DOSSIER – Gestes à caractère sexuel répétés dans les bibliothèques de Longueuil

Par Jonathan Tremblay
DOSSIER – Gestes à caractère sexuel répétés dans les bibliothèques de Longueuil
(Photo : Le Courrier du Sud - Denis Germain)

ENQUÊTE. Agressions, harcèlement, contacts sexuels et grossière indécence sont quelques-uns des gestes commis par des usagers et dénoncés par des employés du réseau des bibliothèques publiques de Longueuil.
Pour ajouter au problème, ces employés ne ressentent pas le soutien recherché de la part de leurs cadres, malgré leurs multiples démarches.
Dans le cadre d’une vaste enquête, Le Courrier du Sud a recueilli les témoignages de six commis qui se disent victimes, témoins ou au fait d’une situation qui perdure dans les bibliothèques depuis plusieurs années.
*Les noms des employés qui apparaissent dans le dossier sont fictifs afin de préserver leur anonymat.

« Je ne laisserais pas mes enfants y aller seuls », alerte une employée

TÉMOIGNAGES. Selon les témoignages recueillis par le journal, des hommes se masturbent devant des vidéos pornographiques sur les ordinateurs mis à la disposition des usagers des bibliothèques, certains approchent des enfants avec des propositions sexuelles et d’autres dérangent, dévisagent, intimident, touchent et suivent les commis jusque dans leur quartier. Face à ces comportements, ces dernières se disent impuissantes.
«Si j’étais parent et que je savais que les bibliothèques [de la Ville] étaient à ce point peu sécuritaires, jamais je ne laisserais mes enfants y aller seuls», s’insurge Solange*. Une vingtaine de ses collègues prétendent avoir été victimes de ces gestes dans les dernières années, alors que «d’autres ne le diront pas, par crainte», estime-t-elle.
Une poignée d’usagers
Selon Manon*, une poignée d’hommes seraient récidivistes et considérés comme des cas problèmes. Cependant, cela n’empêcherait pas que d’autres aient tenu des propos ou posé des gestes désobligeants.
«Il est là tous les jours, souvent deux fois par jour, pour glander. Il a un pattern avec les nouvelles, plus jeunes», indique Justine*, concernant le modus operandi de son prétendu harceleur. Ce dernier l’aurait touchée à deux reprises, en plus de lui avoir posé des questions indiscrètes, la rendant mal à l’aise. L’homme en question lui aurait aussi écrit des lettres intimes et décousues.
«Le fait qu’il ait pu penser à moi lorsqu’il était chez lui, ça ne me donnait pas envie d’aller travailler, révèle-t-elle. À un moment, je pensais même que c’était de ma faute.»
«Je ressens son regard intense comme une agression; du harcèlement», spécifie Justine*.
Pour Chloé*, la situation est devenue inquiétante et obsédante lorsqu’elle a aperçu son harceleur au coin de sa rue. Une autre fois, «il m’attendait dans le stationnement».
 
Pas prises au sérieux
Des employées témoignent souffrir de dépression, de stress, d’angoisse, d’insomnie et ont du mal à travailler en toute quiétude.
«Quand je parle de mon malaise, on me fait comprendre que c’est ma responsabilité d’apprendre à tolérer et de m’arranger pour que ça n’arrive pas», s’indigne Chloé*.
N’en pouvant plus de ce qu’elles qualifient d’insouciance et des réponses qu’elles considèrent peu convaincantes de leur employeur, certaines font état d’une «culture du silence» qui règnerait sur leurs lieux de travail.
«On ressent une indifférence et une incompréhension de leur part, affirme Solange*. Lorsqu’un usager transgresse les règles, ce sont les employées qui se font rencontrer et réprimander. Ils mettent en doute notre parole.»
«Il faut que tu fasses attention à ce que tu dis; tu représentes la Ville» et «Ce n’est pas si grave, ce n’est pas comme si tu t’étais fait jeter par terre» sont des exemples de réponses qu’elles auraient reçues de
leurs patrons.
«Un monsieur a sorti son pénis et se touchait dans le fond de la bibliothèque. Une jeune fille l’a vu et a avisé une gestionnaire. Rien n’a été fait. Il fréquente toujours les bibliothèques», raconte une commis.
Les employés se seraient fait dire d’appeler le 9-1-1 lorsqu’un incident se produit. Solange*, qui affirme avoir été témoin de scènes inappropriées, croit toutefois que c’est «plus complexe que ça», car les gestes posés, quand ils sont pris un à un, ne sont pas toujours d’ordre criminel. Elle réclame des «actions concrètes de la part de la Ville pour que ça cesse».
«Les récidivistes savent qu’ils n’auront pas de sanctions adéquates et en profitent. Ils sont morts de rire.»
Manon* pense quant à elle que le «problème est trop gros» pour que la solution provienne des employées.
«Ça doit venir de plus haut, et pour l’instant, quelqu’un ne fait pas son travail, dénonce-t-elle. Depuis
le temps qu’on en parle, des mesures auraient pu être prises pour prévenir les cas récents.»
Selon certaines employées, des démarches de dissuasion auraient même été entreprises contre des femmes qui osaient dénoncer, en incitant d’autres à garder le silence.
*noms fictifs

Si la procédure n’est pas appliquée, «des correctifs devront être apportés», soutient la Ville

INTERVENTIONS. La Ville de Longueuil affirme être consciente des problèmes vécus par certaines de ses employées de bibliothèques depuis le printemps 2017.
«On a eu des témoignages à l’effet qu’il y avait eu des incidents, à plus d’une reprise, allant parfois jusqu’au harcèlement à caractère sexuel, à l’inconduite générale et aux propos inappropriés, confirme d’emblée le porte-parole Louis-Pascal Cyr. Les employés souhaitaient que des actions soient prises pour assurer leur sécurité.»
Selon les informations obtenues par le Journal, certains témoignages écrits auraient toutefois été transmis à l’administration dès 2015. Ces lettres, datant d’une dizaine d’années, font mention de discussions sur le sujet entre commis et gestionnaires.
À noter qu’aux fins de l’enquête, Le Courrier du Sud a demandé à la Ville de s’entretenir avec le directeur général, les responsables des bibliothèques ainsi que le responsable des ressources humaines, mais a été référé au chef du service des affaires publiques.
 
Une lettre à la mairesse
Dans la foulée des dénonciations du mouvement #metoo, à l’automne 2017, un groupe de 19 employés, hommes et femmes, a envoyé une lettre à l’ex-mairesse Caroline St-Hilaire.
Cette dernière s’était empressée de transférer la missive à la direction générale de la Ville, se disant «profondément préoccupée».
Dans cette lettre, les employés décrivaient avoir «tenté à plusieurs reprises de verbaliser [leurs] expériences, d’exprimer [leurs] craintes, [leur] malaise, [leur] mécontentement à [leurs] supérieurs, lors de rencontres individuelles et de groupes, mais aucune mesure satisfaisante n’a été prise pour améliorer ces conditions».
La mairesse Sylvie Parent – élue en novembre 2017 – a refusé de nous accorder une entrevue sur le sujet, mais son cabinet a répondu par courriel qu’elle «s’était assurée que tous les employés de la Ville travaillaient dans un environnement sécuritaire et respectueux en tout temps».
 
Les gestes «doivent être dénoncés»
Le chef du service des affaires publiques spécifie que la Ville de Longueuil prend la situation «tellement au sérieux que pour elle, il faut appeler le 9-1-1 sans hésiter» dès qu’un événement survient.
«Il n’y a aucune tolérance face à ces comportements, assure Louis-Pascal Cyr. On a établi ensemble une marche à suivre pour les incidents semblables. Maintenant, si des gestionnaires ne l’appliquent pas, des correctifs devront être apportés.»
«On souhaite que ces gestes soient dénoncés, poursuit-il. Si la personne en charge ne semble pas traiter la situation avec le sérieux qu’elle mérite, il ne faut pas hésiter à dénoncer à un autre niveau.»
M. Cyr explique qu’il est difficile pour l’administration de faire le suivi d’incidents non dûment répertoriés.
«On a vérifié les antécédents criminels de certains individus concernant des allégations d’employés, et on ne trouve rien. On les traite de récidivistes, mais récidivistes de quoi?» fait-il valoir.
La Ville tient aussi à rassurer les parents d’enfants qui fréquentent le réseau de bibliothèques.
«Les quelques fois où il peut y avoir eu des comportements inadéquats à caractère sexuel, les mesures nécessaires ont été prises pour corriger la situation immédiatement et ce sont des cas aussi exceptionnels qu’inacceptables», indique Louis-Pascal Cyr.
Pendant leur témoignage, des employées ont jugé insatisfaisantes les mesures prises par la Ville. À cet égard, le porte-parole répond qu’il est «normal qu’il n’y ait pas unanimité. Ce n’est pas tout le monde qui a la même idée de ce qui doit être fait ou non».
Il avance cependant que certains éléments pourraient être améliorés sur le plan de la communication et
que les employés pourraient être rencontrés à nouveau.
«Il s’agit d’un sujet délicat et il faut que la communication soit constante.»
Longueuil emploie entre 125 et 130 salariés dans les bibliothèques, incluant les postes temporaires.

Les demandes des employés

Formations
Une formation a été offerte par la Ville mais n’a pas été jugée pertinente par certaines employées. La Ville insiste «qu’il était important que chaque employé ait la même notion de ce qu’est un harcèlement et comment réagir face à ce comportement».
Procédures et rapports d’incident
Longueuil a dernièrement modifié ses procédures et a créé un code des usagers. Des employées considèrent toutefois que les procédures et rapports d’incident ne sont pas assez mis de l’avant par leurs gestionnaires et que les procédures ne sont pas toujours respectées.
Caméras
Le réseau des bibliothèques ne compte présentement qu’une seule caméra, à la bibliothèque Raymond-Lévesque. Longueuil se dit incapable d’en installer d’autres à brève échéance mais ne nie pas leur utilité. La Ville réévaluera le sujet lors du prochain processus budgétaire, pour 2019. Des employées voudraient que des caméras soient installées dans chaque bibliothèque pour identifier physiquement les harceleurs.
Affiches «tolérance zéro»
La Ville a conçu des affiches Non au harcèlement, installées dans les bibliothèques le 28 août. Les employés ignoraient l’existence de ces affiches avant cette date et en ont été avisées la journée de leur installation.
Gardiens de sécurité
Des gardiens de sécurité sont présents dans deux bibliothèques, les fins de semaine. Des employées déplorent qu’ils ne soient pas au fait des problèmes de harcèlement vécus et qu’il y en ait trop peu. Elles aimeraient que ces derniers aient des consignes claires par rapport aux procédures à suivre en cas d’incident.
Filtres Internet
Des employées jugent inefficaces les filtres Internet pour bloquer les sites pornographiques sur les ordinateurs publics, les recherches à partir de Google étant accessibles. La Ville évalue de son côté que ces filtres sont adéquats et équilibrés, en y ajoutant de la surveillance.
Soutien psychologique
Deux ressources de soutien psychologique sont mises à la disposition des employés par un programme de pairs. Des employées se désolent toutefois de ne pas avoir été consultées pour la nomination de ces personnes soutien.

Un incident judiciarisé

Un incident à caractère sexuel est survenu le 27 mai à la bibliothèque Raymond-Lévesque. Le dossier a été pris en charge par les autorités policières le 12 juin, confirme le Service de police de l’agglomération de Longueuil (SPAL).
Après avoir réussi à identifier le prétendu assaillant à l’aide d’une caméra, les policiers ont mis ce dernier en état d’arrestation et une enquête suit présentement son cours.
Il s’agit du seul cas répertorié par la police en 2017 et 2018.

Appui du syndicat

Le porte-parole du Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP) local 306 André Duval est bien au fait du climat de travail qui règne dans les bibliothèques de Longueuil et décrit une «réalité inacceptable». Il donne le crédit au syndicat pour la création du comité mis sur pied en 2017 afin d’analyser la situation.
Lors de la première réunion, une évidence a frappé M. Duval: «il n’y avait pas de registre des événements».
«On a demandé à l’employeur de faire le nécessaire pour que ça cesse, soutient-il. On suit ça de très près.»
Dans les derniers mois, le syndicat a déposé un grief contre la Ville après qu’une employée ait présumément subi une agression devant témoins. Le dossier est présentement judiciarisé.
D’après certains employés, les démarches du syndicat demeureraient cependant peu fructueuses.

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