La chaise musicale

La chaise musicale

Le Reflet vous propose de lire en exclusivité le conte écrit par l'auteur Simon Boulerice.

On est le 23 décembre. Ce soir, c’est le party de Noël de bureau de papa. De bureau, c’est une image. Papa travaille dans une usine. C’est un party de Noël d’usine, donc. Mais ça ressemble à tous les autres partys, j’imagine. Avec les chansons habituelles, les guirlandes, la distribution de cadeaux, l’apparition éclair du père Noël par une porte arrière du centre communautaire et les jeux de fin de soirée, avec les participants chaudailles.

(Un conte de l’auteur Simon Boulerice)

 

On mange les trois ensemble à la maison, avant le party. Maman, ça l’a met en mautadit que l’usine à papa offre pas le repas de Noël.

–       Je les trouve cheap, tes boss !, qu’elle arrête pas de dire. J’espère au moins que l’alcool va être gratuit, comme l’an passé. 

Maman nous sert du PFK pour le souper de Noël. Elle dépose de manière cérémonieuse le baril graisseux au centre de la table ronde. Elle dit: Ça ressemble à de la dinde, mais c’est moins cher.

Papa fait comme dans la vieille pub et crie le slogan en l’appliquant à la lettres: «Poulet Frit Kentucky: bon à s’en lécher les doigts!» Moi, j’éprouve un certain malaise, parce que papa a toujours les mains sales, à cause de son usine. C’est comme si les traces d’huile partaient pas.

Maman mange jamais à table avec papa et moi. Faut dire qu’on a juste deux chaises. Une des pattes de la troisième chaise (la mienne) a cassé le printemps dernier, et ni papa ni maman ont cru bon la changer. Papa a réparé la chaise, mais un peu tout croche. Elle passait son temps à recasser, même si je suis pas si gros que ça. Ça m’est arrivé trois fois de tomber à terre, en plein milieu du repas.

À ma troisième chute, ma mère s’est fâchée contre papa.

–       Bon, ça va faire, là! Tu vois ben qu’elle est finie, cette chaise-là, Ghyslain.

Elle s’est levée et m’a donnée la sienne.

–       Je vas manger debout. C’est mieux pour la digestion, y paraît. Enweille, assis-toi, Patrick.

Ça, c’était un acte d’amour: me céder sa place. Maman a toujours abandonné son confort la première, chez nous. Je me sens coupable de prendre sa place, mais en même temps, j’aime quand même ça, manger assis. Depuis cet été, donc, je mange en tête à tête avec papa. Maman, elle, elle mange courbée sur le comptoir de la cuisine, en regardant la TV. Ça, c’est quand elle mange. Elle picosse, plus qu’elle mange. Elle surveille tout le temps sa ligne.

Ce soir, maman mange encore moins: elle avale juste deux cups de salade de chou. Elle a envie de se saouler tantôt sur le bras de l’usine à papa.

–       Ça va plus fesser, le ventre vide.

Mon père la trouve weise. C’est ça qu’il lui dit:

–       T’es weise, Manon.

On met nos habits propres. Ce sont les mêmes que l’an passé, mais personne va le remarquer que dit maman.

–       Vous autres, vous rappelez-vous comment les Beaudin étaient habillés l’an passé? Non? Ben c’est ça, c’est pareil pour eux.

En zippant sa robe noire, la fermeture éclair de maman casse. Ça la met en beau joualvert, parce qu’elle a pas le temps de la réparer. Elle demande à papa de mettre des épingles à couche en prenant soin de pas lui piquer le gras du dos.

En arrivant au centre communautaire, maman se jette dans le punch. C’est effectivement gratuit, et ça la rend heureuse. Papa me montre le punch qui m’est destiné. Celui sans alcool. «Tu peux te lâcher lousse comme ta mère! C’est gratos! » Mon punch aux fruits est à la table des enfants. J’ai 14 ans et j’ai pas rapport. Je suis clairement le plus vieux.

Plus maman se prend des refills dans le punch alcoolisé, et plus elle parle fort.

Le père Noël vient faire sa distribution de cadeaux. Son «HoHoHo» est pas très crédible, mais les enfants n’y voient que du feu. «Ho! Ho! Ho!» Ils reçoivent tous un cadeau, en commençant par les plus jeunes jusqu’aux plus vieux. C’est interminable. C’est ce que maman arrête pas de dire entre ses dents et je suis d’accord avec elle.

–       Sacrifice que c’est long, leur affaire. Enweille, déballe qu’on joue aux jeux!

Je suis appelé en dernier. Je m’avance, même si je vois que je n’ai rien à déballer. Comme l’an passé, on me tend une enveloppe. À l’intérieur, une carte fait-maison par maman avec un billet de grateux. Mon père lâche:

–       Si tu gagnes le gros lot, tu partages!

Je ne sais pas s’il est sérieux ou non. Mon père est pas toujours facile à lire.

Je gratte mon billet de loto et constate que c’est pas demain la veille que je vais pouvoir offrir une nouvelle chaise à maman pour qu’elle puisse manger le cul assis.

Le père Noël, sa fée et son trône libèrent la place. On installe des chaises qu’on déplie au centre de la salle: le fameux concours de la chaise musicale est lancé. C’est le jeu préféré de maman.

Elle est émouvante quand elle y joue avec les femmes des employés de l’usine. Elle pousse de petits cris. Elle se transforme en fillette. Elle perd 20 ans. Ses rides la désertent. Je voudrais que ma mère soit perpétuellement au beau milieu d’une partie de chaise musicale.

Elle est belle à voir, ma maman. Elle a quelque chose de félin. Elle se rue sur la chaise dès que River Deep Mountain High coupe. Ce n’est pas la version de Tina Turner. C’est celle de Céline Dion. Je préfère cette version-là. Et je trouve les jambes de Céline plus belles que celles de Tina, même si je sais que Tina est supposée avoir des jambes vraiment hot pour son âge. Mais c’est que celles de Céline sont satinées. Comme si c’était un bas collant. Mais non. Ce sont juste ses jambes naturellement satinées. C’est quelque chose à voir, sur YouTube. C’est un extrait du spectacle de Céline A New Day à Las Vegas pis maman et moi, on est ben fans. Je dirais même que c’est ce qui nous uni le plus: notre amour pour Céline.

Le prix à gagner de cette chaise musicale: le DVD du dernier concert de Céline. Maman veut gagner, pis je sais que je vais en profiter autant qu’elle si elle réussit.

Là, il ne reste plus que trois concurrentes: Louise, Maureen et maman. Ça m’énerve tellement que pendant un moment, j’ai l’impression qu’il y a de la vodka dans mon punch 18 ans et moins.

La musique stoppe. Maman s’assoit avant Maureen sur la chaise vacante. Ce sont ses fesses les premières à toucher le siège de métal. Mais voilà: Maureen la pousse. Elle lui donne un coup de grand fessier. Elle la déloge de son lieu de survie et l’élimine. C’est Diane qui le décrète.

–       T’es morte, Manon Meunier. 

Diane replie une des chaises. Ça fait un son de guillotine. La musique repart. Céline rechante et les deux rivales de ma mère se remettent à courir autour de l’unique chaise restante.

Maman se retire. Je la vois marmonner. D’ici, je peux lire sur ses lèvres:

–       Maudite marde. Viarge de viarge. Maudite Maureen Ouellet.

De loin, elle envoie des ondes pour que la grosse Maureen perde pied, qu’elle glisse accidentellement sa tête dans le vide, entre un dossier de chaise et son siège. Je connais bien ma mère. Je sais qu’actuellement, elle invoque les cieux pour qu’une chaise métallique se replie sur la nuque de Maureen et fasse son travail de guillotine. Mais il ne se passe rien de cet ordre-là. La musique stoppe de nouveau, Céline s’interrompt en plein cœur d’une note réussie, et Maureen se vautre sur le siège libre en y jetant son énorme cul. Elle vient de remporter le jeu de la chaise musicale du party de Noël d’usine et le DVD de notre Céline.

Il est 1 heure et 15 du matin, et maman a plus trop de fun. Elle a repris les 20 ans perdus et elle crie qu’elle veut aller se coucher au PC. Elle dit souvent ça «au PC». Papa a l’air déçu. Moi, je suis triste pour maman. Et fâché contre Maureen. Pendant que maman essaie de rattacher sa robe – une épingle à couche a lâché –, je décide d’aller parler à Maureen.

Je lui explique que ma mère a passé sa vie à céder son siège. Et qu’il serait temps qu’on lui laisse une place à elle aussi. Un peu de repos.

Maureen vient les yeux pleins d’eau.

–       Manon mange debout? Ben voyons donc!

La grasse gagnante du concours annuel de la chaise musicale vient porter le DVD de Céline à ma mère, qui comprend pas trop.

–       Pourquoi tu me donnes ça ?

–       Je l’ai déjà à maison.

Ma mère capote de joie. Elle reperd 20 ans aussitôt.

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